Une relation qui avait débuté par un simple « coucou » sur un site de rencontre avait pris, petit à petit, des allures d’habitudes dangereuses. D’abord des discussions en ligne, puis une première rencontre au bureau, des rendez‑vous discrets sur une colline, dans nos bureaux respectifs, dans des hôtels, chez l’un, chez l’autre… Il ne manquait plus que des lieux insolites. Un matin, ce fut devant le portail d’un parc, à cinq heures.
C’était un samedi, très tôt. Il revenait d’une soirée à la mauvaise ambiance : l’alcool se sentait à plein nez. Il était ivre. Le rendez‑vous s’annonçait tendu ; la veille, nous nous étions disputés.
Deux jours auparavant, il avait essayé de me joindre par téléphone, mais je ne répondais pas. J’avais un invité chez moi — un ami, peut‑être un amant — et pour lui, sûrement un rival. Je craignais de décrocher, de décevoir cet invité en lui révélant que je parlais à un autre vazaha (étranger). Je m’étais contentée d’un texto : « Je vais bien. »
Une fois libérée de ma visite, je lui annonçai que c’était le retour à la vie normale. Il appela aussitôt pour demander ce qui s’était passé durant ces deux jours, puis se mit à râler parce que je n’avais pas répondu. La discussion s’acheva sur un « oublie‑moi ». Il voulait que je le laisse tranquille, me reprochant de l’avoir négligé. Certes, il avait raison, mais je n’y pouvais rien.
Après avoir raccroché, je lui envoyai quand même un message pour qu’il ne se comporte pas ainsi, mais il insista : il fallait qu’on m’oublie. « Très bien », me dis‑je. « C’est ma faute, j’assume. »
La nuit, je dormis peu. Je tournais dans mon lit : dès qu’il se fâchait, j’étais mal, parfois jusqu’à tomber malade — ce qu’un médecin appellera plus tard une spasmophilie. Vers minuit, il m’appela encore pour raconter qu’un couple d’amis, des échangistes, était à Tana ; selon lui, c’était l’occasion de « passer à la vitesse supérieure ». J’eus envie de jeter le téléphone contre le mur. J’étais à la fois en colère contre la tournure de notre relation et terrifiée de le perdre. Comme d’habitude, je me tus et l’écoutai.
Je sombrai par intermittence dans un sommeil léger. Vers quatre heures du matin, il rappela. « Viens au portail du parc si tu veux être baisée. » — « Non, il fait trop noir ; viens plutôt chez moi. » — « Tu veux que je te baise ou pas ? » Puis il raccrocha.
Une force étrange me tira du lit : sa voix avait sur moi un pouvoir. J’enfilai un gros blouson par‑dessus ma nuisette, enroulai une serviette autour de mon ventre pour me protéger du froid et sortis dans la nuit, accompagnée des deux chiens de mes propriétaires.
Dans sa voiture, son haleine alcoolisée me prit au visage. J’étais heureuse de le revoir malgré tout ; il m’avait manqué, même si j’avais passé ces deux jours à batifoler ailleurs. Mais la joie fut courte. Sa voix trahissait une colère sourde ; il était jaloux. Ma punition ne tarda pas.
— « Viens me sucer ! »
Sans attendre, il me força en me tirant par le cou vers sa verge. J’obéis machinalement, mais il devint violent, me poussant jusqu’au fond de la gorge. Les nausées montèrent, et il n’y eut aucun répit. Il me gifla, me maltraita presque, comme s’il voulait déverser sa colère sur moi. Je me sentais faible, humiliée, terrorisée. Je me demandai comment j’avais pu m’autoriser à me laisser faire.
Il mit un préservatif sans aucune douceur et, sans caresse, me pénétra avec une violence inqualifiable. Bizarrement, malgré la douleur et la colère, j’étais humide ; l’excitation et la souffrance s’entremêlaient d’une manière qui me déstabilisait. Il cracha sur mon intimité, m’enfonça brutalement, et l’analité fut soudaine et violente.
Les larmes coulaient ; il s’en moquait et continua, plus fort encore. J’avais mal, mais je ne résistai pas : résister aurait peut‑être aggravé les choses. Il agrippa mon visage et continua à me gifler. Une autre femme, en pareille situation, aurait sans doute répliqué ; moi, j’étais trop effrayée. Sa colère était noire, presque bestiale. Quand il eut fini, il retira le préservatif et m’ordonna de me mettre à genoux pour boire son sperme.
Je sentis le dégoût, l’humiliation, la honte. Les larmes mêlées à son sperme tombèrent sur mon visage ; je perdais tout goût, tout repère. Puis il partit, sans remords, lâchant seulement : « Sois prête pour ce soir, on est invités. »
Il faisait encore nuit. Les joggeurs passaient ; les deux chiens étaient déjà partis. Si le jour avait pointé, je me serais assis quelque part pour me remettre, mais il faisait froid et je devais rentrer me terrer dans mon lit. Aucun témoin, semble‑t‑il. Je marchai comme une automate, vacillante. Humiliée, salie, je me détestais d’avoir laissé faire. Je savais qu’il était capable de violence, mais pas à ce point. Ma tête tournait ; je pleurai comme un enfant, sans que personne ne voie ni n’entende.
La route du retour me parut longue, mais j’arrivai chez moi. Je m’assis au bord du lit, le souvenir de ses gifles, de sa main, de sa verge entrant et sortant, me hantait. Je suffoquai. Un appel : il s’enquit de ma santé et s’excusa, comme si l’alcool l’avait emporté. « Excuse‑moi stp, j’étais trop saoul et je me suis laissé emporter. » À un autre moment, j’aurais ri. Là, je ne disais rien ; sa voix me terrorisait encore. « J’ai mal partout », parvins‑je à dire en sanglotant. « Allonge‑toi, mets‑toi à l’aise et caresse‑toi doucement… » dit‑il, tentant de rassurer. Je perdis conscience.
Je me réveillai quelques heures plus tard à son appel. Il s’excusait ; la peur s’estompait, remplacée par une colère sourde et une indifférence nouvelle. Il s’attarda à parler du rendez‑vous du soir : comment je devais me comporter, ce que je devais porter. Il appela plusieurs fois dans la journée ; j’adoptai un ton neutre. Étrangement, je ne lui en voulais plus comme avant : j’avais digéré, ou du moins je le croyais. Un côté obscur de moi — un abandon, une indifférence — s’éveillait. Je sentais en moi une capacité à faire des choses que je jugeais sombres, un visage de moi que je ne reconnaissais pas.
La veille du rendez‑vous, je me préparai comme on me l’avait demandé : impeccable, parfaite. Je m’inquiétais pourtant de ce qui allait réellement se passer. L’heure passa ; je restai maquillée, vêtement et talons prêts sur la chaise. Pas d’appel, pas de message. Peut‑être me testait‑il. Je le bipai : pas de réponse. Puis il rappela enfin : il insistait pour que j’aille, que je ne me présente pas seule à ce couple. Hors de question, pensais‑je, je ne suis pas folle. S’il ne venait pas, tant pis. Je lui envoyai un texto pour le lui dire.
Il râla, nous nous disputâmes encore. Je fis mine d’être indifférente. Il me dit qu’il voulait faire une pause. « Tant mieux », criai‑je en jetant mon téléphone. Je décidai alors d’aller rejoindre un ami‑amant à Antsirabe pour changer d’air pendant une semaine.
Le matin, ma mère me téléphona pour que je lui prête quelques vêtements. Je préparai un sac et pris un bus. En descendant, il m’appela : j’hésitai à répondre. J’étais dans un taxi‑be, sur le point de partir chez ma mère, et lui demanda où j’étais. Je répondis que j’allais chez elle, sans préciser ma fuite imminente. Il me demanda : « Qu’est‑ce que tu m’as fait hier soir ? »
Je l’écoutai : il voulait savoir ce qu’il fallait que je fasse pour qu’il accepte à nouveau de me revoir. « Qu’est‑ce que tu veux que je fasse ? J’étais prête hier pour aller les voir, mais tu m’as lâchée comme ça. Je ne vais pas y aller seule. » J’écrivis la même chose au texto.
Il insista pour qu’on y aille le soir même. J’avais déjà mon sac : « Ah non, je pars à Antsirabe. » Il ne voulut rien entendre ; il voulait que je me fasse pardonner et que je reçoive ma punition. Finalement, je raccrochai, me disant que j’étais folle d’accepter tout. Je décidai de rejoindre l’autre le lendemain. Ma mère fut étonnée que je ne parte pas : je lui dis que je ne resterais pas longtemps. Je passai la journée chez elle, puis rentrai chez moi tôt pour me préparer, relisser mes cheveux, prendre un bain.
— « Je viens te chercher à 19 h ; sois prête et n’oublie pas les talons », dit son SMS. Mon Dieu, c’était pour de vrai.
Je me préparai en pensant que ce n’était qu’un test, mais il me confirma qu’il passait me prendre. Je montai dans sa voiture ; l’ambiance était électrique, tendue à cause de l’incident du matin. Dès que je le vis, tout revint en moi et un comportement étrange resurgit. Il parlait encore de ma fuite à Antsirabe, de jalousie. « Si t’étais jaloux, tu ne me pousserais pas à faire des bêtises pareilles », pensai‑je.
Il me proposa d’affronter le couple. « On n’ira pas livrer une bataille, seulement prendre du bon temps. » Mon œil. Je n’étais pas du tout rassurée. Allons‑y, me disais‑je, j’étais entrée dans un territoire inconnu.
Nous arrivâmes à l’hôtel du couple. J’eus peur ; il était trop tard pour rebrousser chemin. Nous prîmes un verre dans le hall en attendant. Puis il sortit un message : la fille avait hâte. Qui était donc cette fille ? Ils nous invitèrent direct dans leur chambre : action immédiate.
Quand la porte s’ouvrit, la femme apparut d’abord. À sa vue, je me dis : « Voilà la belle. » Elle embrassa son mari sur la bouche ; je compris aussitôt qu’il me faudrait faire de même. Elle était mince, sans rondeurs, petite, cheveux longs, un visage rond marqué de quelques imperfections ; trop maquillée selon moi, ridicule avec ses talons. Son attitude me dégoûta. Elle parlait de ses expériences, se vantant d’avoir déjà fait telle ou telle chose devant son mari, racontant des scènes à trois. C’était une exhibition de débauche dont je ne voulais pas être l’actrice.
À notre tour de nous présenter. Lui parla à ma place : comment nous nous étions connus, ce que nous avions fait. Puis il me demanda d’enlever ma robe et de leur montrer ce que je portais. On tournait autour de moi comme une poupée qu’on exhibe. La femme vint se planter à mes pieds, adoptant une pose presque pornographique. Je la détestai sur l’instant, mais je compris qu’il fallait jouer la comédie.
Elle me dit : « Va lui sucer le mari. » Je regardai mon amant comme pour le supplier d’arrêter, mais il était ailleurs. J’obéis d’un sourire forcé, le dégoût au ventre et la jalousie bouillonnante. Le mari, déjà assis sur une chaise, avait une grosse verge difficile à avaler ; il prenait plaisir. J’entendais l’autre femme faire des bruits de succion, comme pour me narguer. Puis ils changèrent de position et elle se mit à le lécher. Les gémissements étaient intenses.
Le moment le plus difficile survint quand il la prit en levrette : ses cris, son abandon, tout s’enchaîna. Moi, je fermais les yeux pour ne pas voir, me laissant glisser quelque part où je n’étais plus moi. Pourtant, une sensation étrange commença à émerger : la langue d’une femme qui titille le clitoris n’était pas sans effet. C’était bizarre, mais agréable. Je ne regardais plus personne ; je me contentais d’obéir et d’activer.
La femme jouit bruyamment ; le mari, ravi, semblait prendre du plaisir à nous regarder. Lui prit un gode et le posa sur mon clitoris, alternant entre le jouet et sa propre verge. Il me caressait, me ramenait sur le lit ; je le suçai, il me lécha, me prit, se retira, joua du gode, puis recommença. À un moment, je me surpris à apprécier des gestes d’attentions : il était prévenant, craignant de me blesser, m’embrassant parfois ; je répondis par quelques baisers, cherchant à le flatter pour qu’il s’attarde.
Mon corps vibrait, les jambes flageolantes. Les autres firent leur scène dans la salle de bain ; nous alternions entre jouet et chair. La femme revint en demandant si son mari n’arrivait pas à jouir, comme pour signifier que je n’y parvenais pas. Peu m’importait : j’étais présente, j’accordais mes désirs aux leurs. Elle se mit à le sucer à son tour, avec des bruits exagérés.
Puis ils me demandèrent de nous embrasser tous les deux pendant la succion. À cet instant, il éjacula. Je restai allongée, les jambes molles. Mon amant vint me rejoindre et me demanda si j’avais joui ; comment savoir ? J’avais atteint un autre état, presque euphorique, puis retombé. Il me massait les jambes ; les autres parlaient de moi comme d’une enfant, évoquant ma « transe ». Je m’éclipsai vers la salle de bain et, seule devant le miroir, je pleurai, honteuse, humiliée. Mais je n’eus pas le temps de m’attarder : il vint me rejoindre et me demanda si j’allais bien.
« Bien sûr que non », pensais‑je, en vérité. Mais je fis oui de la tête, repris mon souffle et retournai les rejoindre.
La femme qui s’était caressée dans la baignoire revint, gémissant et s’exhibant ; elle utilisa un gode et projeta des jets abondants, comme dans un spectacle. Ils me poussèrent à essayer à mon tour. Au milieu de ces regards, je me sentais épiée ; j’avais l’habitude d’un seul spectateur, pas de trois. La femme passa sa main sur des zones qui m’excitaient sans s’y attarder, et je crus un moment qu’elle le faisait volontairement, me montrant comme incapable. Je lui demandai d’arrêter : le mari voulait que je me détende pour leur faire plaisir. De son côté, il fut attentif, presque tendre, me prenant avec douceur à certains moments.
Nous retournâmes tous dans la chambre. Puis il me demanda d’aller remercier le mari. Bête comme je suis, je susurrai un « merci pour tout ». Comme souvent, l’envie satisfaite, les désirs assouvis, il ne reste que l’ennui. Après les aurevoirs d’usage, il me raccompagna chez moi. Je savais au fond de moi que même si je l’avais dans la peau, cette soirée marquait la fin de notre relation. Pour un certain temps tout du moins, il venait de consacrer ma libération.