Putain de merde. Encore ce rêve.
Je me redresse d’un coup dans mon lit, le cœur battant comme si j’avais couru un marathon en montée. Les draps sont trempés, collés à ma peau comme une seconde couche de sueur. Je passe une main dans mes cheveux, emmêlés et humides, et je jure entre mes dents. Ce n’est pas la première fois. Ni la deuxième. Ni même la dixième. Mais putain, ça ne devient pas plus facile pour autant.
Je jette un coup d’œil à mon réveil : 3h17. Super. Juste assez tôt pour que je sache que je ne me rendormirai pas, mais assez tard pour que je doive me lever dans trois heures pour aller bosser. Je grogne, me frotte le visage, et essaie de chasser les images qui persistent derrière mes paupières. Des yeux verts. Un sourire en coin. Une putain de voix qui murmure mon nom comme si c’était la seule chose qui comptait au monde.
— Arrête, je marmonne à voix haute, comme si ça pouvait faire une différence. Arrête de penser à lui.
Mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Surtout quand les souvenirs reviennent me hanter comme ça, sans prévenir. Comme un coup de poing dans le ventre. Comme une putain de gifle.
Je me lève, enfile un t-shirt froissé par terre et traîne les pieds jusqu’à la cuisine. La lumière crue du frigo me brûle les yeux quand je l’ouvre, mais je m’en fous. J’attrape une bière, la décapsule d’un geste sec, et bois une longue gorgée. L’amertume me fait grimacer, mais au moins, ça me réveille un peu. Ou peut-être que ça m’engourdit, je ne sais plus.
Mon appartement est un bordel. Des vêtements traînent sur le canapé, des assiettes sales s’empilent dans l’évier, et une odeur de renfermé flotte dans l’air. Je devrais ranger. Je devrais faire quelque chose. N’importe quoi. Mais je reste planté là, les yeux rivés sur le mur en face de moi, comme si les réponses à toutes mes questions y étaient écrites en lettres invisibles.
— T’es pathétique, mec, je murmure en me passant une main sur le visage.
Le pire, c’est que je le sais. Je le sais depuis des mois. Depuis qu’il est parti. Depuis qu’il a décidé que je n’en valais plus la peine. Depuis qu’il a tourné les talons sans un regard en arrière, comme si tout ce qu’on avait vécu ensemble ne comptait pour rien.
Je serre les poings, sentant la colère monter en moi, chaude et familière. Cette colère, c’est tout ce qu’il me reste. Tout ce qui m’empêche de m’effondrer. Parce que si je laisse tomber, ne serait-ce qu’une seconde, je sais que je vais me noyer. Et putain, je refuse de me noyer.
Je finis ma bière d’un trait et balance la bouteille dans la poubelle avec un peu trop de force. Elle atterrit avec un bruit sourd, et je reste là, à écouter le silence qui suit. Un silence lourd. Oppressant. Comme si l’appartement tout entier retenait son souffle, attendant de voir ce que je vais faire ensuite.
— Allez, je grogne. Bouge-toi.
Mais je ne bouge pas. Pas tout de suite. Parce que bouger, ça veut dire affronter la journée. Affronter les regards. Affronter les questions. Affronter le fait que, peu importe ce que je fais, peu importe où je vais, il est toujours là. Dans ma tête. Dans mes rêves. Dans chaque putain de recoin de ma vie.
Je prends une profonde inspiration, essaie de me ressaisir. Demain. Demain, je rangerai. Demain, je ferai comme si tout allait bien. Demain, je jouerai le jeu. Mais ce soir ? Ce soir, je me laisse juste sombrer un peu plus dans ce bordel. Parce que pour l’instant, c’est tout ce que je mérite.
Le café est brûlant. Trop brûlant. Je le sais, mais je bois quand même une gorgée, grimaçant quand il me brûle la langue. La douleur est presque bienvenue. Presque réconfortante. Parce qu’au moins, elle me rappelle que je suis encore en vie. Que je respire encore. Que je suis toujours là, même si parfois, j’ai l’impression que tout ça n’est qu’un mauvais rêve.
— T’es en retard, lance une voix derrière moi.
Je me retourne et vois Marco, appuyé contre le cadre de la porte, les bras croisés sur sa poitrine. Il a ce sourire en coin, celui qui dit qu’il sait quelque chose que je ne sais pas. Ou pire, qu’il sait exactement ce qui se passe dans ma tête.
— Ouais, ouais, je marmonne en haussant les épaules. J’ai eu une nuit de merde.
— Encore ?
Je ne réponds pas. Je n’ai pas besoin de répondre. Marco me connaît assez pour savoir que quand je dis "nuit de merde", ça veut dire "il est revenu dans mes rêves". Et putain, je n’ai pas envie d’en parler. Pas maintenant. Pas ici. Pas avec lui qui me regarde comme si j’étais un putain de cas désespéré.
— Écoute, commence-t-il en s’approchant, je sais que t’as pas envie d’en parler, mais—
— Alors ne parle pas, je le coupe, plus sèchement que je ne l’aurais voulu.
Marco soupire, passe une main dans ses cheveux courts, et secoue la tête. Il sait que je ne céderai pas. Pas aujourd’hui. Peut-être pas demain non plus. Mais il essaie quand même. Parce que c’est Marco. Le seul qui reste à me supporter, même quand je suis insupportable.
— Bon, d’accord, dit-il enfin en levant les mains en signe de reddition. Mais si t’as besoin de quoi que ce soit, tu sais où me trouver.
— Ouais, je grogne. Merci.
Il hoche la tête, me lance un dernier regard, et retourne à son bureau. Je le regarde s’éloigner, sentant un mélange de gratitude et d’agacement. Gratitude parce qu’il est là. Agacement parce que je n’ai pas envie qu’on soit là pour moi. Pas comme ça. Pas quand je me sens aussi fragile.
Je retourne à mon café, maintenant tiède, et le bois d’un trait. La brûlure a disparu, remplacée par une amertume qui colle à ma gorge. Comme tout le reste, ces derniers temps.
— Putain de merde, je murmure en posant la tasse un peu trop fort sur le comptoir.
Parce que c’est ça, la vérité. C’est toujours la même putain de merde. Jour après jour. Nuit après nuit. Et je ne sais pas comment en sortir. Je ne sais même pas si j’en ai envie.